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Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, Commission cantonale de la famille

Écouter, ce n’est jamais perdre son temps


Lettre du jeudi 11 mai 2017 - Source: Revue Educateur



Interview de Patricia Riedweg, enseignante à l’école primaire, propos recueillis par Andreea Capitanescu Benetti

Racontez-moi la dernière fois qu’un élève vous a dit une chose qui vous a frappée?
Patricia Riedweg: Juliette, élève de 2P en plein travail sur un exercice de lecture, déclare tout haut «Quand je serai grande, je vais me marier avec Mario.» Mario, c’est un petit garçon de son âge qui est assis devant elle et qui travaille aussi sur les mêmes exercices. Ensuite elle ajoute: «Parce que pour se marier, il faut être les deux d’accord. Et nous on est tous les deux d’accord. Tu es d’accord Mario, n’est-ce pas?» Mario baisse la tête et acquiesce doucement. Ensuite, Juliette cherche mon regard, celui de l’enseignante. Moi, j’étais auprès des élèves pour les aider dans leur exercice. Et elle demande encore: «Maitresse, c’est juste, pour se marier, il faut que les deux soient d’accord?»

Comment avez-vous réagi?
J’ai validé: «Oui, c’est juste, pour se marier il faut que les deux soient d’accord.» Et dans ma tête, je me suis demandé: mais pourquoi elle se pose des questions sur le mariage dans ce moment-là précis? Et du coup, cela m’a paru plus clair. Nous étions dans la lecture de la lettre «n» et je leur disais que parfois elle pouvait se marier avec le «o» pour faire «on». Juliette a fait une association d’idées et a pensé à son désir de se marier avec Mario. Elle pensait au vrai mariage et moi je faisais une fixation sur mon enseignement.

Qu’est-ce qu’il faut comprendre du métier?
Pour moi, c’est un métier extrêmement vivant, je suis toujours en train de composer avec tout ce qui vient, avec la matière. Comme là, une situation qui nous ferait dire que l’élève est hors sujet. Mais ce n’est pas le cas, l’élève a fait des liens, les liens qu’il voulait bien. C’est peut-être bien moi qui étais hors sujet et pas politiquement correcte sur la didactique de la chose. À partir d’une petite phrase de ce type, on peut tout simplement soit déléguer toute la responsabilité à l’élève (hors sujet, reviens sur la tâche, arrête de penser à autre chose), soit s’interroger sur ce qui a provoqué la situation, éventuellement, j’ai déclenché le «hors-sujet». Pour moi, ce que disent les enfants a toujours un sens, parfois qui n’est pas facilement décodable ou accessible tout de suite. Du coup, je me dis souvent de ne pas tirer des conclusions trop hâtives du type: il est hors sujet, il ne veut pas travailler. J’essaye plutôt d’accueillir la parole, d’avoir du respect pour la parole de l’élève telle qu’elle vient… C’est parfois au moment où je me dis «mais il est à côté de l’affaire», que je comprends ce qui a pu déclencher cette phrase.

Qu’est-ce que vous diriez à un collègue débutant?
J’ai beaucoup appris sur mon métier en prenant le bus. J’écoutais les adolescents parler de leurs professeurs, de leurs cours, de ce qui faisait qu’ils avaient envie de se mobiliser ou au contraire de tout saboter. Je prends régulièrement des cours pour me sentir moi-même dans la position de l’apprenant, sentir comment parfois on peut faire de son mieux sans pour autant arriver tout de suite au résultat attendu. J’ai besoin de mes élèves pour savoir ce dont ils ont besoin pour être dans les meilleures conditions possible pour apprendre. Une fois, en conseil d’école, nous avions proposé aux enfants de nous dire de quoi ils avaient besoin pour bien apprendre. Parmi toutes les réponses que nous avions anticipées, certains enfants ont dit: «Nous avons besoin de prendre notre temps.» Je me souviens à quel point cette réponse m’a surprise et m’a en même temps paru évidente. Depuis, je fais vraiment attention à ne pas trop presser mes élèves.

Je lui dirais donc aussi de prendre son temps. Plus on connaît les programmes, les méthodologies, la matière, les enfants, plus il va être aisé de rebondir et de transformer la classe en fonction des enfants qui l’habitent. Je n’ai pas de livre précis en tête, tous les livres et toutes les histoires parlent du besoin d’écoute pour exister. Il y a eu un dossier sur la parole de l’enfant dans l’Educateur. En ce qui concerne le conseil de classe que je pratique régulièrement, j’ai fait partie d’un groupe de réflexion composé de plusieurs enseignants, d’un éducateur et d’un formateur, Claude Laplace. Ce dernier avait d’ailleurs écrit un livre à partir de son travail de recherche de thèse sur le sujet aux éditions de Chroniques Sociales (2008), Pratiquer les conseils d’élèves et les assemblées de classe. C’est à force de réfléchir, d’essayer, d’analyser et de recommencer que je me suis forgé une pratique qui me permet de laisser une place à la parole de mes élèves sans autre risque que de se transformer mutuellement.

Cette rubrique de la revue « Educateur » a comme but d’interviewer des enseignants, des formateurs, des chercheurs, des enfants et des parents pour mieux comprendre comment la parole de l’enfant est considérée et prise ou non en compte dans les pratiques scolaires, dans l’organisation du travail enseignant, et pour mieux comprendre les buts visés. Si cela vous intéresse de témoigner et de contribuer à cette nouvelle rubrique, n’hésitez pas à contacter: Andreea.Capitanescu@unige.ch


Livre de la semaine


  • Les refus d’apprendre


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