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Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, Commission cantonale de la famille

Lorsque les devoirs deviennent un véritable cercle vicieux


Lettre du vendredi 19 octobre 2018 - Source: Famille SPICK



Utiles ou non? Quelle quantité maximale? Les parents doivent-ils aider ou non?
Les avis sur le sujet des devoirs sont très mitigés et ne sont pas seulement l’objet de débats au sein de la famille. Leur suppression est également un thème récurrent. Cornelia FreuLer, coach d’apprentissage, se penche depuis des années sur le sujet. Elle s’appuie sur son expérience d’enseignante à tous les degrés scolaires, mais également de mère de deux fils, aujourd’hui adultes. En entretien avec « Famille SPICK », Cornelia Freuler aborde divers thèmes en rapport avec les devoirs et donne des conseils utiles.

Cornelia Freuler, pourquoi les devoirs sont-ils la bête noire des familles, à l’origine de nombreuses situations stressantes?
Les parents se sentent souvent responsables des devoirs, à savoir du fait qu’ils soient exécutés correctement et dans les délais. Ils exercent alors une certaine pression sur leurs enfants. Dès que l’ère des devoirs commence, la situation est tendue et les enfants se sentent harcelés par leurs parents. Avec le temps, beaucoup ont remarqué qu’en se lançant dans de grandes discussions avec eux, il est possible de différer le moment de commencer les devoirs.

Concrètement?
Les parents se mettent à argumenter et attisent les flammes. Les arguments sont un peu comme l’oxygène: si on les supprime, le feu s’éteint vite de lui-même. Dans ce genre de discussions, nous n’avons souvent que notre propre point de vue en tête – un enfant doit apprendre pour avoir un jour du succès dans sa vie professionnelle. Ce qui est important, car dans notre société il faut savoir lire, écrire et calculer des thèmes qui ne préoccupent toutefois pas encore vraiment à l’âge de sept ans.

Existent-ils d’autres raisons pouvant engendrer ce stress des devoirs?
Après une longue journée d’école, il est fort probable que les enfants voient plutôt la soirée comme source de loisirs et de détente. À la maison, les distractions sont plus nombreuses et la motivation pour des tâches ennuyeuses est bien faible.

Quelles sont vos expériences? Tous les enfants trouvent-ils les devoirs stupides. Yen a-t-il qui les font facilement, sans broncher?
Il existe bel et bien des enfants qui s’attaquent à leurs devoirs sans se plaindre. J’en vois souvent, notamment les plus jeunes, qui se réjouissent et sont déçus s’ils en reçoivent trop peu voire pas du tout.

Les devoirs sont-ils sensés?
Les devoirs peuvent effectivement apporter quelque chose. D’une part, le fait d’être encore une fois «confrontés» aux matières scolaires leur permet un approfondissement des connaissances et un automatisme, mais aussi un contrôle de l’état actuel de leur savoir et le développement de techniques propres d’apprentissage. D’autre part, les devoirs entraînent d’autres qualités comme la gestion du temps, l’autodiscipline, la persévérance, le sens des responsabilités, la tolérance à la frustration et l’indépendance. Celles-ci sont aussi importantes pour la vie future que ce que l’on apprend à l’école.

On entend parfois les parents dire que les enfants sont déjà suffisamment sollicités à l’école et qu’ils ne devraient plus avoir de devoirs le soir à la maison. Qu’en pensez-vous?
Cette attitude est tout à fait compréhensible, car les loisirs sont aussi importants et précieux pour les enfants et les adolescents. Je trouve toutefois que les choses ne sont pas facilitées si les parents expriment leur point de vue devant leurs enfants. Tant que les devoirs font partie du quotidien scolaire, les adultes devraient se garder d’émettre leur opinion devant leur progéniture. Comme ils servent d’exemple, ils ne favorisent pas la motivation pour les devoirs.

Les enfants auraient plus de loisirs sans les devoirs …
C’est vrai, il me semble toutefois opportun de remettre en cause la qualité du temps gagné. S’il est employé pour entretenir des amitiés, jouer librement ou s’investir dans une organisation, la personnalité d’un enfant s’en trouvera renforcée. Mais s’il l’est pour fréquenter des cours de soutien ou rester devant un écran livré à soi-même, les devoirs sont sans aucune doute une occupation bien plus judicieuse.

Que pensez-vous d’une éventuelle suppression des devoirs?
Cette discussion a régulièrement lieu depuis des années et il existe autant d’arguments pour une suppression que contre. Je trouve toutefois positif que le sujet ait récemment été remis sur la table, car les conditions de vie ont changé. Il est démontré que les enfants n’ont pas accès au même soutien, ce qui compromet l’égalité des chances. De plus, les devoirs sont la source de conflits quotidiens dans de nombreuses familles, qui rendent les relations parents-enfants toujours plus pénibles et ont une influence négative sur la motivation à apprendre de nombreux enfants.

Ce qui soutient plutôt la cause d’une suppression des devoirs, non?
Il est intéressant de noter que les devoirs ont été supprimés en 1993 dans le canton Schwyz, avant d’être remis en place quatre ans plus tard sur insistance des parents. Les devoirs sont pour beaucoup d’entre eux une fenêtre sur le monde de l’école, dont ils ne souhaitent pas être privés. Ils leurs permettent d’avoir un petit aperçu de ce qui s’y passe. Je ne peux donc pas répondre à votre question par oui ou par non. Les conditions de base me semblent plus déterminantes.

Faut-il aider à faire les devoirs ou s’abstenir? Les parents sont souvent devant un dilemme, surtout si leur enfant n’est pas motivé ou ne comprend pas quelque chose. Que conseillez-vous?
Selon une étude, 60 à 93% des parents aident leurs enfants à faire leurs devoirs. Or un autre objectif de ces derniers est de donner aux enseignants un aperçu de ce que chaque enfant sait. Si les parents aident toujours et montrent aux enfants ce qu’ils doivent corriger, l’enseignant pourra uniquement juger ce que les adultes ont retenu du sujet. Et si tous les parents de la classe aident, l’enseignant pourrait avoir l’impression qu’il doit donner des devoirs plus difficiles et avancer plus vite dans le programme scolaire. La pression sera encore plus grande pour les enfants – et les parents devront les aider encore plus. Un véritable cercle vicieux!

Il est donc préférable de ne pas aider à faire les devoirs?
Certains enfants font preuve de frustration et d’un manque de motivation s’ils sont constamment corrigés. Ils se sont donnés du mal, ont fait preuve de persévérance et sont soulagés d’avoir enfin fini. Si les parents leur demandent de rectifier leurs erreurs, leur aversion pour les devoirs ne s’en trouvera qu’augmentée. Avec le temps, certains ne laisseront plus les adultes regarder ce qu’ils ont fait, d’autres deviendront plus dépendants et exigeront que leurs parents soient en permanence à côté d’eux pour les aider à tout faire juste dès le départ. Tout semble donc confirmer qu’il vaut mieux ne pas trop les aider.

Les parents devraient-ils aussi aborder le sujet avec les enseignants?
Certains enseignants souhaitent une participation plus active des parents. Il est utile d’aborder le sujet de l’aide pour les devoirs avec eux lors de la première réunion de parents d’élèves de l’année scolaire.

Il arrive aussi qu’un enfant n’ait tout simplement pas envie de faire ses devoirs seul et recherche avant tout l’attention de ses parents. Comment réagir dans ce cas?
Un tel enfant peut bien évidemment résoudre lui-même ses devoirs, il n’a juste pas envie d’être seul. Dans ce cas, il est préférable de se dire «ok, mon enfant n’aime tout simplement pas être seul». Une bonne solution est de le laisser faire ses devoirs à côté de vous. Par exemple à la table de la cuisine: vous répondez à vos e-mails et lui fait ses devoirs. Il est avantageux d’opter pour une activité vous demandant une certaine concentration. Si vous repassez votre linge, il sera convaincu de pouvoir sans arrêt vous poser des questions. Dites-lui «tu peux faire tes devoirs installé à côté de moi, mais je dois pouvoir me concentrer un quart d’heure sur mon travail.»

Comment apprendre à votre enfant à travailler de manière aussi autonome que possible?
La dépendance présente de nombreux avantages pour un enfant. L’aide des parents rend le travail plus facile et lui apporte une certaine sécurité. Pendant ses devoirs, il obtient avant tout l’attention qu’il souhaite. Mais quels sont alors les avantages de l’autonomie? Les conditions ne sont souvent pas idéales pour l’enfant. Dès qu’il travaille seul, les choses sont plus pénibles. De surcroît, il est ignoré par ses parents. Ces derniers doivent donc montrer à leur progéniture que l’indépendance a des avantages.

Quel est le meilleur moyen?
Une stratégie efficace est de planifier les devoirs avec vos enfants. Quelles sont les choses simples à résoudre? Quelles sont celles plus difficiles et nécessitant plus d’effort? Il faut ensuite leur demander de commencer seuls avec les choses les plus faciles. Le temps passé à travailler sans soutien est chronométré. Il pourra ensuite être compensé par la même durée de jeu avec les parents. Sans oublier de féliciter votre enfant pour son travail autonome. «waouh, tu as pu faire tant de choses tout seul!» De nombreux parents sont contents lorsque leur progéniture se met enfin au travail et tombent alors dans le piège de l’ignorance! Ils oublient de féliciter leur enfant parce qu’il a fait ce qu’on attendait de lui, ce qui encouragerait pourtant ce comportement.

Selon votre avis, quelles sont les conditions pour garantir une atmosphère d’apprentissage agréable?
Une bonne ambiance est importante. Les parents devraient rester positifs dans la mesure du possible, même si c’est parfois difficile. Une mauvaise ambiance lors des devoirs rend la journée encore plus pénible. Des conditions de base idéales, par exemple un lieu bien aménagé ou le moment adéquat, aident aussi à améliorer l’ambiance. Nombreux sont les enfants qui ont du mal à se concentrer seuls dans leur chambre. Ils préfèrent être à proximité de leurs parents, à la table de la cuisine par exemple. Une autre condition pour un bon climat est de faire preuve de compréhension vis-à-vis de son enfant.

Existe-t-il des pièces mieux adaptées que d’autres pour faire les devoirs?
Les parents devraient veiller à ce que la pièce soit suffisamment éclairée, aménagée de manière fonctionnelle et que tout le matériel nécessaire soit à portée de main. Il faut débarrasser tout ce qui est inutile.

Concrètement?
Aucun jouet ne devrait par exemple se trouver à proximité, car trop attrayant pour l’enfant. Les frères et soeurs, la télévision, le natel, l’ordinateur et la radio sont aussi des sources de distraction. Les parents devraient essayer de se mettre à la place de leur enfant pour s’assurer que l’endroit est exempt de distractions émotionnelles. Le plus simple est de s’asseoir à la place de son enfant et de se demander: «qu’est-ce que je vois? Qu’est-ce que j’entends? Qu’est-ce qui pourrait attirer mon enfant?», puis de supprimer ces sources de distraction.

Mais ce silence inhabituel ne peut-il pas irriter un enfant?
Le silence absolu n’est bien entendu pas indispensable. Un fond sonore régulier, par exemple de la musique instrumentale, la machine à laver qui tourne ou le clapotis de l’eau peut augmenter le niveau d’activité et créer un climat de travail permettant de se concentrer. Le plus simple est de tester. Les mêmes choses ne sont pas valables pour tous les enfants.

Quelle quantité de devoirs est sensée?
La règle de base dit 10 minutes par niveau scolaire. À savoir un élève de 1èreclasse aura 10 minutes de devoirs quotidiens et 10 minutes s’y ajouteront chaque nouvelle année.

Quand estimez-vous qu’il y en a de trop?
Lorsqu’un enfant y passe régulièrement 1 ½ à 2 fois plus de temps que la règle de base ne le préconise et qu’il semble dépassé.

Que devraient faire les parents dont les enfants passent plus de temps à faire leurs devoirs que ne le préconise leur enseignant?
Il arrive souvent que les enfants du primaire n’aient pas suffisamment de temps pour faire tous leurs devoirs et ce malgré un travail raisonnable. Ce qui n’est pas un problème pour la plupart des enseignants, car cela leur permet de mesurer les connaissances actuelles de l’enfant au vu de ce qu’il n’a pas pu faire. Une consultation des professeurs aide à rectifier les attentes trop importantes et à trouver un moyen de ne pas frustrer l’enfant ou de ne pas faire disparaître sa confiance en soi.

Ce qui le motive :
+ Instaurer une routine.
+ Lui accorder des petites pauses régulières.
+ Garantir une bonne ambiance.
+ Montrer de l’intérêt.
+ Faire preuve de compréhension.
+ Garder son calme.
+ Le féliciter sincèrement.
+ Le récompenser pour les petits progrès.
+ Planifier avec lui.
+ L’aider à s’aider soi-même, l’interroger plutôt que de lui expliquer.
+ Laisser la responsabilité à l’enfant et à récole.
+ Lui proposer un lieu adapté.
+ Choisir le bon moment.
+ Conjuguer les efforts.

Ce qui le démotive :
– Râler et critiquer.
– Argumenter et se lancer dans des discussions.
– Avoir des attentes trop élevées.
– Le comparer à ses frères et soeurs ou à ses camarades.
– Faire preuve d’impatience.
– Corriger toutes ses erreurs.
– Ne pas lui accorder de pause.
– Ne jamais le féliciter.
– Remettre en cause L’utilité des devoirs en sa présence.
– Se plaindre de l’enseignant.
– Le déconcentrer avec des sources de distractions émotionnelles.
– Choisir le mauvais moment.
– Le contraindre dans le temps.
– Être en permanence assis à côté de lui.

Extrait de « Famille SPICK »
Entretien: Tanja Millius
Cornelia Freuler : Activité indépendante de coach d’apprentissage dans son propre cabinet Lernfux, plusieurs années d’enseignement à tous les niveaux scolaires. Mère de deux garçons aujourd’hui adultes.


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