Comment fait-on le choix d’être mère quand ce n’est pas une évidence?

Cette semaine, nous reproduisons un article de Céline Zünd publié le 20.06.26 dans le journal Le Temps « «C’est comme si cette question était trop grande pour moi»: comment fait-on le choix d’être mère quand ce n’est pas une évidence? ».

Et si le désir d’avoir un enfant n’était pas une évidence pour toutes les femmes ? Entre envie, doutes, projets professionnels, couple et peur de l’avenir, certaines se retrouvent face à une décision difficile à prendre. Le Temps donne la parole à trois femmes qui racontent leurs questionnements et leur cheminement vers la maternité.

 

« La décision de ne pas avoir d’enfant a fait l’objet de livres, de témoignages et d’articles de presse. Qu’en est-il du doute au moment de décider si, oui ou non, on fait le grand saut dans la parentalité? Trois mères témoignent

Il y a celles qui veulent un enfant, celles qui n’en veulent pas, celles qui ne peuvent pas en avoir. Et puis, il y a celles qui voient autour d’elles des ventres s’arrondir, sans pour autant ressentir l’urgence d’enfanter. Elles hésitent. Souvent dans la trentaine, en pleine ascension professionnelle, elles mesurent ce que la parentalité peut coûter à une carrière, des amitiés ou un couple, en particulier quand on la vit au féminin. D’autres sont surtout angoissées de mettre un enfant au monde dans un futur incertain.

Le choix de ne pas avoir d’enfant a déjà fait l’objet de nombreux témoignages et articles. Plus récemment, des ouvrages ont exploré l’espace plus flou de l’ambivalence, des questionnements qui prennent de l’ampleur à mesure que devenir parent cesse d’être une évidence.

L’inconfort de l’entre-deux
Le doute. Laura*, 33 ans, n’a pas vu venir ce sentiment lorsqu’elle est tombée enceinte pour la première fois. «C’était prévu, nous avions décidé, mon compagnon et moi, d’avoir un enfant. Et pourtant, je n’ai pas sauté de joie. J’ai eu l’impression que quelque chose d’énorme me tombait dessus», raconte cette ingénieure, qui vit dans le canton de Vaud. C’est en discutant avec sa sœur que la question du choix s’est posée. «Tu peux encore décider», lui a-t-elle dit.

Laura envisage alors d’avorter, cherche sur internet «comment choisit-on d’avoir un enfant», mais ne trouve rien qui résonne avec ses réflexions. «C’est une décision impossible, en réalité. On se prononce sur quelque chose de totalement inconnu, qu’on peut à peine imaginer.»

Son hésitation passe mal dans son cercle proche. Sa mère, mal à l’aise, la supplie de trancher rapidement. Une amie lui souffle d’avorter, lui disant, péremptoire: «Tu ne le veux pas cet enfant, c’est évident.» Face à un entourage qui attend d’elle un bonheur immédiat, Laura prend conscience de l’inconfort de «l’entre-deux». Elle se demande surtout comment ne pas douter devant un acte aussi irréversible. «C’est comme si cette question était trop grande pour moi. Le pouvoir de mettre au monde m’a submergée. Et c’était très culpabilisant. Encore aujourd’hui, il m’arrive de me demander si avoir envisagé d’avorter a abîmé le lien avec mon fils de 3 ans.»

Continuer sa grossesse n’a pas été un choix net, plutôt un glissement. «J’ai basculé lentement. Au fil des semaines, j’ai fini par m’attacher. Celui qui m’a le plus aidé, c’est mon compagnon, qui m’a laissé douter.» Quand Laura tombe enceinte une seconde fois, c’est «un non-sujet». «Maintenant que je suis maman, ma définition de la maternité s’est élargie. J’ai découvert un amour que je ne pouvais pas imaginer. J’aime voir grandir ce petit être et retrouver avec lui l’enfance.»

«Le mariage, c’est réversible. Pas la maternité»
Lorsqu’elle rencontre celui qui deviendra le père de ses enfants, Nadine* se dit immédiatement qu’il ferait un super papa. Elle ne tourne pas autour du pot: si elle tombe enceinte, il assumera sa part. «Et il m’a dit OK!» Pour elle, pourtant, rien n’est joué. «J’étais hyperambiguë. Le mariage, c’est réversible. Pas la maternité.»

Comment décider, quand l’envie ne vient pas des tripes? «Je me projetais dans une carrière et avoir des enfants me semblait incompatible avec ce désir.» Nadine tient à sa liberté, l’idée de «perdre son espace» la hante. Tout comme celle de s’enfermer dans un rôle avec, au-dessus d’elle, le modèle parental intensif hérité de sa propre mère.

Une visite chez une amie plus âgée, sans enfants, fait pencher la balance. «Elle m’a dit que c’était un grand regret, mais qu’à l’époque, sa carrière ne lui avait pas permis d’en avoir. Je me suis dit «merde, je ne veux pas passer à côté de cette expérience et risquer de vieillir seule». Avec le recul, elle pense que la pression sociale a joué un rôle important. «Si j’avais grandi avec la certitude qu’une femme peut pleinement s’accomplir sans être mère, j’aurais sans doute choisi de ne pas en avoir.»

«J’ai pris ce qui me convenait de l’héritage de mon père et de ma mère»
«Quand j’ai eu une fille et un garçon, je me suis dit: c’est bon, j’ai payé ma dette envers la société, je suis libre.» Plus personne pour la questionner, à commencer par elle-même. La suite lui prouvera qu’on peut mener une carrière avec deux enfants en bas âge. Aujourd’hui, elle est cadre à plein temps.

«Il y a eu des périodes où j’ai regretté, j’étais tellement fatiguée. Je me demandais ce qui m’avait pris.» Surtout les premières années. Mais une fois passée la phase qu’elle appelle «animale», elle apprécie ses conversations «de dingue» avec ses enfants qui, parfois, la renvoient à son choix d’enfanter. Un jour, sa fille lui demande: «Tu voulais vraiment avoir des enfants?» Elle lui répond avec franchise que cela n’avait rien d’évident, car elle savait que ce serait difficile et prenant.

«Aujourd’hui, ça commence à être une évidence. En devenant maman solo, j’ai dû apprendre à me faire confiance.» Séparée du père de ses enfants, elle retrouve, une partie du temps, une vie «sans». «Séparer les rôles m’aide énormément. Ce soir, une copine vient dormir à la maison. Demain, je vois mon amoureux, en tête-à-tête. Le week-end, je le passe avec mes enfants, à trois. J’ai déjoué le fantasme de maternité exclusive reçu en modèle. J’ai pris ce qui me convenait de l’héritage de mon père et de ma mère.»

«Le désir ne me suffisait pas»
Anaïs*, 31 ans, a mis des années à trouver des raisons d’avoir des enfants, «parce que j’ai toujours voulu en avoir, mais ce désir ne me suffisait pas pour franchir le pas». Dans son entourage amical, très pessimiste sur l’avenir de la planète, les angoisses écologiques nourrissent ses doutes. Alors, elle a cherché, puis couché sur le papier les raisons rationnelles de faire des enfants.

La première: garder l’espoir et en donner autour de soi. «Quand on est jeune parent, on ne peut pas faire autrement. Les humains ont fait des enfants dans des moments terrifiants. Moi qui vis en Suisse, je suis dans une situation privilégiée. Si le scénario du pire se réalise, il vaut mieux être ici pour en avoir.»

Elle a eu une forme d’illumination en écoutant une Passion de Bach sur YouTube. «Quelqu’un avait écrit en commentaire, «quelle chance d’être venu au monde après Bach». J’ai compris que notre époque n’est pas seulement un mauvais moment pour venir au monde et qu’il y aura toujours des sources de joie, comme un coucher de soleil. Même si c’est la merde, on aura des raisons de rigoler.»

Pas facile de partager ses réflexions avec les femmes de son entourage, «entre celles qui ont déjà un enfant et celles qui n’en veulent pas». Dans son milieu, ce qui la tourmente surtout, c’est la crainte d’être jugée pour avoir mis au monde un être humain sur une planète en plein dérèglement climatique. Elle songe aussi aux discours sur la maternité selon lesquels «c’est dur, on s’y perd et même les mecs les plus soutenants ne sont pas à la hauteur. Parfois, je préfère écouter la génération de ma mère, pour qui tout est simple. Elles disent juste: «Tout va bien se passer.»

Voir des parents autour d’elle l’a aussi rassurée: «Ça a l’air fun.» Certaines de ses amies ont traversé des difficultés. Mais «elles ont toutes un cœur trois fois plus gros qu’avant». »

Autres articles :

« Regret maternel: la fin d’un tabou? » – Le Temps – Ségolène Barbé 06.10.21

« Femme sans enfants: un choix de vie qui dérange toujours » – Tribune de Genève – Salomé Laurent 08.03.2024

« Quand l’absence de petits-enfants frustre les plus âgés » – Swissinfo.ch – Janine Gloor 12.09.23

« Vasectomie en augmentation chez les jeunes » – deux d’entre eux expliquent leurs motivations – Swissinfo.ch – Luca Beti 16.03.26

« Cette Suissesse a vécu un calvaire parce qu’elle ne voulait pas d’enfants » – Watson – Juliette Baur 19.11.2023

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