La dépression post-partum chez les pères

Ségolène Forgar
Publié: 11.01.2025, 15h56

(article publié par le partenaire Figaro de la Tribune de Genève)

«Je pleurais sans cesse, j’ai perdu 5 kilos en quelques jours»
La pathologie toucherait 5% des hommes, selon une récente étude publiée en 2023. Un mal difficile à diagnostiquer en raison, notamment, des stéréotypes de genre.

Sébastien, ingénieur de 47 ans, est le père très heureux de deux filles de 10 et 13 ans. L’homme revient pourtant de loin. À la naissance de son aînée, il a traversé ce que l’on appelle «une dépression paternelle». Lors de l’accouchement, alors qu’il est «fou de joie» d’être père, il vacille. «Il y avait déjà eu des petites alertes auparavant, j’avais notamment eu des phases d’angoisse pendant la grossesse, mais rien de méchant. Je n’avais vraiment aucun souci dans ma vie et aucun antécédent qui aurait pu présager la suite…» Passé l’euphorie de la naissance, tout explose. Du jour au lendemain, sa santé mentale décline. «C’est immédiat et très violent: je pleurais sans cesse, je n’avais plus d’appétit, j’ai perdu 5 kilos en quelques jours, se souvient-il. Tout le monde me félicitait et moi je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je vivais vraiment une dissonance cognitive entre le bonheur d’être devenu père et les angoisses, la tristesse de la dépression.»

8 à 10% des pères concernés
Comme Sébastien, d’autres pères perdent pied durant les premiers mois qui suivent la naissance d’un enfant. La dépression post-partum concernerait ainsi 5% des pères (contre 15 à 16% des mères), selon une étude publiée dans «The Lancet Public Health» en janvier 2023. Un chiffre certainement en deçà de la réalité, commente la Dre Lucile Joly, psychiatre spécialiste de la périnatalité à l’Hôpital Saint-Antoine (AP-HP), qui assure que la dépression «paternelle» toucherait plutôt entre 8 à 10% des pères. Comment l’expliquer? On diagnostique moins la pathologie chez les hommes, qui ont moins tendance à aller consulter les professionnels de santé, encore davantage à ce moment de la paternité, répond la psychiatre. «Les pères n’osent pas non plus se plaindre au vu de ce que leurs femmes ont potentiellement enduré pendant la grossesse, l’accouchement et après, poursuit-elle. Et puis, parfois, ils ne perçoivent tout simplement pas qu’ils sont en dépression. Encore la faute au stéréotype de l’homme fort qui ne doit jamais montrer ses faiblesses…»

Forte des travaux qu’elle a menés sur le sujet, Maria Melchior, directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), abonde dans ce sens. En cherchant à observer les effets de la prise d’un congé paternité de deux semaines (rémunéré et sans risque de perte d’emploi) sur les risques chez les deux parents de développer une dépression deux mois après la naissance de leur enfant, son constat est clair. «Les femmes ont un suivi médical pendant la grossesse, pendant l’accouchement et souvent après; les hommes, eux, n’ont pas du tout accès à cela, souligne Maria Melchior. Même les cours de préparation à la parentalité ne s’adressent pas tellement à eux.» Ils sont pourtant tout aussi concernés. Selon une étude Laboratoire Gallia et OpinionWay menée auprès de 400 parents, les deux parents déclarent ressentir autant de joie (50%) que d’épuisement (50%) durant le post-partum. Neuf parents sur dix, tous sexes confondus, disent même ressentir un épuisement émotionnel, psychologique et physique.

Angoisse, irritabilité, pleurs
En 2024, l’absence de définition consensuelle de la pathologie complique aussi le diagnostic. «On retrouve des symptômes «classiques» de la dépression, comme la tristesse, les angoisses, les troubles du sommeil ou de l’appétit… Sachant qu’il faut que ces symptômes durent plus de quinze jours pour poser le diagnostic.» Et à cela peuvent s’ajouter d’autres troubles propres aux pères: une certaine impulsivité, une irritabilité, des violences envers la partenaire, un surinvestissement professionnel, sportif, sexuel, un désintérêt pour le foyer et le nouveau-né ou encore une plus forte consommation en alcool et substances psychoactives.

Matthieu*, 38 ans, coche plusieurs de ces cases. «Les semaines qui ont suivi la naissance de mon fils, je suis devenu très irritable: les cris et pleurs des enfants, le bazar incessant, l’anarchie dans l’organisation du quotidien… Je finissais toujours par partir m’isoler en claquant la porte. J’avais l’impression de ne plus avoir d’énergie, ni de patience, et d’être constamment fatigué. Je ressentais de l’amour pour mon fils, mais je n’avais pas envie de m’en occuper, ni même de le prendre dans mes bras», nous confie le père de deux enfants. Il ne fait pas le lien entre son état et l’arrivée de son bébé. Un soir, sa femme lui demande de prendre dans ses bras leur bébé de 3 mois, «juste cinq minutes pour lancer une machine». «J’ai lâché: «Non ça me soûle, il pleure tout le temps, je n’en veux pas.» C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que je ne lui avais donné le biberon que deux fois depuis deux mois et que je n’avais changé qu’une couche.» Une dispute éclate. «Une phrase en amenant une autre, j’ai dit: «Si on se sépare, je garde ma fille…» Dans ma tête, il était alors très clair que je ne me battrai pas pour mon fils, seulement pour sa grande sœur», nous raconte le métreur de formation. Face à cette phrase de trop, son épouse quitte la pièce sans dire un mot. «Quelques minutes plus tard, je recevais un SMS d’elle me disant: «Je crois que tu fais une dépression post-partum.» Ça m’a d’abord fait sourire, puis j’ai cogité durant le reste de la soirée. J’ai repensé aux mots que j’avais prononcés, j’ai fait quelques recherches Google sur le sujet et je me suis reconnu sur différents points.»

Sébastien, l’ingénieur de 47 ans père de deux filles de 10 et 13 ans, s’est vu diagnostiqué après avoir confié le mal qui le rongeait à sa compagne, à ses proches et aux sages-femmes de la clinique. À l’époque, le jeune père de famille cherche à remonter seul la pente, non sans mal. «Quand ma femme est retournée au travail, j’ai pris le relais avec un congé paternité de quinze jours puis un temps partiel (ndlr: il est à la maison un jour par semaine). Je me suis retrouvé seul avec mon bébé, seul avec mes émotions. J’aimais beaucoup m’en occuper, mais cela restait difficile parce que j’étais très angoissé, j’avais peur que ma fille meure. Alors je pleurais avec elle.»

Quand sa fille a 3 mois, Sébastien est invité dans l’émission «Les maternelles». Sur le plateau de Daphné Bürki, il se rend compte que l’épreuve qu’il traverse est partagée par de nombreux pères. Les mois passent, le bébé grandit. Sébastien trouve sa place de père et évacue son stress dans le sport et l’acupuncture. Après le 1ᵉʳ anniversaire de sa fille, l’angoisse de la perdre se transforme en une angoisse de sa propre mort. Sébastien se tourne alors vers l’EMDR, une psychothérapie par mouvements oculaires. Cette technique, née aux États-Unis dans les années 80, sonnera le clap de fin de sa dépression.

«Tout est devenu gris»
Chez d’autres, la dépression paternelle survient après un début de paternité chaotique. C’est le cas de Valentin*, 30 ans. À l’été 2021, sa compagne met au monde des jumelles au terme d’un accouchement qui «se passe extrêmement mal». Elle restera plusieurs jours en soins intensifs. Ses filles, elles, seront surveillées seize jours au service néonatalité. Avec le recul, le trentenaire pense que le moment a été déterminant pour la suite. «J’ai commencé à déprimer sitôt que les filles sont arrivées à la maison, se souvient Valentin. Du jour au lendemain, on est devenus deux parents avec deux enfants, complètement livrés à nous-mêmes. On était constamment débordés, les filles étaient très compliquées. Je me souviens m’être dit: «OK, ma vie est finie maintenant.»

La fatigue se fait d’autant plus ressentir qu’après son congé paternité, Valentin reprend son travail de nuit. «J’ai eu le sentiment de n’être désormais bon qu’à ça: «Faire de l’argent». Je ne ressentais plus rien, je n’étais plus qu’un robot qui part travailler et s’occupe des bébés quand il rentre à la maison. Tout est devenu gris.» Valentin se heurte aussi à des problèmes de couple. «Ça se passait déjà très mal avant l’arrivée des filles, mais comme beaucoup, on s’est dit que faire un enfant allait arranger les choses…» Si, au départ, les parents se serrent les coudes, la solidarité a ses limites. Sa compagne ne supporte pas qu’il déprime. «Elle me lançait des remarques comme «arrête de te plaindre, tu n’as aucune raison de déprimer». Pour elle, j’étais le fautif.» Valentin commence finalement une thérapie à la fin de l’année 2023, soit deux ans après la naissance de ses jumelles, et quitte sa compagne quelques mois plus tard.

La vie d’après
Les souffrances liées à cette «dépression paternelle» prennent fin. Il y a quelques années, Sébastien a repris des études et s’est reconverti. En parallèle, il a fondé l’association APSEF, une aide à la parentalité. Quant à Valentin, lui aussi a arrêté le travail de nuit et entamé une réorientation professionnelle. Il devrait entamer d’ici peu une formation pour devenir maroquinier. En attendant, il appréhende mieux, chaque jour, la vie d’un père célibataire.

Le risque de développer une dépression pourrait être diminué grâce à l’allongement du congé paternité, par exemple, selon Maria Melchior, chercheuse à l’Inserm. «Les études montrent qu’une telle mesure permet de réduire en moyenne les sources de stress, précise l’épidémiologiste. Le père peut aborder la parentalité de manière plus sereine, en mettant de côté la conciliation avec le travail, il peut se concentrer sur la famille et construire un lien avec l’enfant.»

Pour mieux diagnostiquer le mal, il convient aussi de rester vigilant quant à l’apparition des premiers signes. Lucie Joly insiste: on commence à s’alerter quand les symptômes altèrent notre fonctionnement et qu’ils perdurent. «La dépression, ce n’est pas que de la tristesse, souligne la médecin. Il faut donc en parler à des gens proches dignes de confiance et ne pas hésiter à aller consulter des psychiatres – parfois une seule consultation peut débloquer des choses – et se reposer sur les PMI, le service de protection maternelle et infantile.» L’enjeu est important: «Si on ne prend pas en charge la dépression, elle risque de s’installer et d’avoir un impact non seulement sur les pères, mais aussi sur le nouveau-né et son développement psychoaffectif», ajoute la spécialiste. Sans oublier l’impact sur le couple, la famille ou encore le travail. «Parce que la dépression s’infiltre dans tous les domaines de notre vie.»

(*Le prénom a été modifié.)

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