Des neurones toujours jeunes

Travailler préserve nos neurones. Et jouer du violon, apprendre une langue ou tricoter. Mais pas tout en même temps, et sans forcer. Un chercheur critique l’acharnement dont seraient victimes certaines personnes âgées. Le cerveau est un organe vivant. A l’instar de qui paraît plus jeune que son âge, une personne professionnellement active à 60 ans gagne environ 1,3 an de fonctionnement cognitif par rapport à une autre du même âge qui a arrêté de travailler plus tôt.

C’est ce que montre l’enquête SHARE (sur la santé, le vieillissement et la retraite en Europe), qui portait sur plusieurs dizaines de milliers de personnes de plus de 50 ans issues de 14 pays de la Communauté européenne. De façon analogue, pratiquer le bénévolat génèrerait un gain de 1,75 an. Assister à des conférences ou suivre des cours: 3 ans. Aller régulièrement à la messe: 0,24 an…

Peut-on cumuler ces effets? Malheureusement non. «Selon ces études, s’adonner à plusieurs activités semble néanmoins bénéfique, à cette nuance près qu’il ne faut pas dépasser ses ressources», indique le professeur Stéphane Adam, responsable de l’unité de psychologie de la sénescence à l’Université de Liège en Belgique.

Chouette-thérapie
Encourager l’activité des aînés est considéré dans tous les pays développés comme un enjeu de santé publique. Ce qui conduit parfois à un activisme teinté de mercantilisme. Ainsi sont apparues une foule d’activités présentées comme innovantes: en devient horripilant», dit Stéphane Adam. Il cite le cas de la chouette-thérapie, qui met la personne âgée en contact physique avec un rapace sous prétexte que cela améliorerait le lien social entre les individus et déclencherait des souvenirs. «Mais qui a un souvenir personnel en rapport avec une chouette?, ironise le psychologue belge. Tant qu’on y est, qu’un EMS engage un kiné passionné de saut à l’élastique pour qu’il apprenne aux résidents à sauter dans le vide! S’ils tiennent un chien dans les bras et qu’une chouette vole à proximité, ce sera une trithérapie!» Aux yeux du chercheur, il vaut donc la peine de déterminer quelles activités sont propices, ou moins, à la santé cognitive des personnes âgées ainsi qu’à leur bien-être.

Le piano d’Arthur
La littérature scientifique montre que la majorité des aînés s’adaptent bien au vieillissement en conservant une excellente qualité de vie. Comment expliquer ce «paradoxe du bien-être» alors que l’avancée en âge est souvent pénalisée par la maladie, le veuvage ou le placement en institution? Le modèle SOC (pour Sélection, Optimisation Compensation), développé en 1990 à l’Université de Cambridge, livre une première réponse. Prenons l’exemple du grand pianiste Arthur Rubinstein, qui vécut jusqu’à 95 ans. Très vieux et arthrosique, il continuait à jouer en concert avec maestria et sans partition. Comment conservait-il ce haut niveau de dextérité et de compétence malgré les effets de l’âge? Il s’en expliqua.

Primo: il réduisit son répertoire à cinq concertos (sélection). Secundo: il répétait moins longtemps qu’avant, mais s’exerçait davantage sur les cinq partitions sélectionnées (optimisation). Tertio: pour contrecarrer la lenteur mécanique due à l’arthrose, il interprétait moins vite les passages lents de sorte que les passages rapides paraissaient plus rapides qu’ils ne l’étaient réellement dans son interprétation (compensation). L’essentiel était que les cinq partitions choisies par Rubinstein étaient ses préférées. Cinq partitions c’est peu, dira-t-on. Peut-être, mais grâce à elles, il continua à voyager dans le monde entier, à donner des concerts, à ré pondre aux questions des journalistes… Tout bénéfice pour lutter contre le vieillissement cognitif.

La famille d’abord
Plusieurs études ont mis en évidence qu’avec l’âge nous avons tendance à nous concentrer sur les informations positives au détriment des informations négatives. Développée par Laura Carstensen, de l’Université de Stanford, la théorie dite de la sélectivité socio-émotionnelle montre que cette propension à voir prioritairement les choses positives redéfinit notre réseau social. En effet, les aînés ont envie de fréquenter des personnes qui suscitent chez eux des émotions positives, c’est-à-dire leurs proches. Partant du principe que la qualité doit l’emporter sur la quantité, ils réduisent leur réseau social de façon substantielle. «Dans une maison de retraite, il ne faut donc pas promouvoir le lien social, mais le lien familial en donnant envie aux familles de rendre visite aux résidents», insiste Stéphane Adam.

Dans ce choix, la notion d’émotion positive s’avère centrale. Rappelons-nous le cas d’Arthur Rubinstein, qui n’interprétait que ses partitions favorites. Cela signifie qu’il n’est pas nécessaire que la personne âgée multiplie les activités. Ce qui importe, ce sont les effets collatéraux positifs qu’elles engendrent (sortir de chez soi, nouer des contacts sociaux, etc.). Généralement, les activités qu’une personne âgée préfère sont celles qu’elle a beaucoup pratiquées et pour lesquelles elle a développé une expertise et des automatismes. Or, l’intégrité des processus cérébraux automatiques est préservée plus longtemps que celle des processus de haut niveau. «Confronter un individu âgé, et plus encore un patient Alzheimer, à une situation nouvelle revient souvent à le placer en situation d’échec, précise le professeur Adam. Mieux vaut lui proposer des activités proches qu’il faisait par le passé. Elles le mettront en situation de confort.»

L’heure du Ping-Pong
Dans la plupart des institutions pour personnes âgées, les professionnels voient d’un mauvais œil qu’un pensionnaire se focalise sur une seule activité. Le tricot, par exemple. On le pousse alors à diversifier ses centres d’intérêt. Une erreur, selon les travaux scientifiques. «C’est comme si l’on avait dit à Rubinstein: ‘Chopin, ça suffit ! Allez, on va jouer au pingpong maintenant’», dénonce le professeur Adam. Il est simpliste de proposer à tous les aînés les mêmes activités. Pis encore: pour Stéphane Adam, l’approche en vigueur dans certaines maisons de retraite peut être perçue comme une forme d’acharnement thérapeutique, voire de harcèlement teinté d’infantilisation. Or l’objectif prioritaire à poursuivre n’est-il pas le bien-être et la qualité de vie des aînés ?

L’important, c’est l’écoute
Pas de ping-pong ni de robot à la résidence de la Petite Boissière, à Genève. Robin Dumuid, chef de l’équipe d’animation, cherche avant tout à apaiser le quotidien. «Quand un résident arrive en EMS, souvent à la suite d’une hospitalisation, c’est un choc», relève-t-il. «On perd son appartement; parfois on perd son ou sa conjoint-e. L’important est de remettre en place des repères.» Pour les collaborateurs de l’établissement, le vieillissement est un processus normal dont l’aspect cognitif n’est qu’une partie. Leur objectif est surtout une bonne qualité de vie de la personne. «Pour chaque activité, on essaie de partir d’une motivation du résident», explique Robin Dumuid. «Les proches nous aident aussi à savoir ce qu’il aime faire ou non.»

Quant à la lutte contre le vieillissement cognitif, il ne la comprend pas. «Le but est d’accompagner la personne, pas de l’éduquer ni de l’occuper. Il faut avant tout donner du sens à ce qui est proposé.» Une fois, ils ont fait venir des personnes formées à la méthode Montessori. «Ça n’a pas fonctionné, se souvient-il, parce que la demande ne venait pas des résidents. Ils appréciaient plus le contact avec les nouveaux venus que le travail recherché. On a donc arrêté.» Pour les moins autonomes, un projet pilote a été mis sur pied. Lancées au mois d’octobre, les «journées structurantes» assurent une présence constante auprès des personnes dans le besoin pour les sortir de l’isolement. «Même si on a perdu ses capacités d’autodétermination, on n’a pas perdu le sens de sa vie», rappelle la directrice de l’établissement, Anna Alexiou. Pour l’équipe de la Petite Boissière la priorité est la relation et la recherche de sens. Ce que Robin résume en quelques mots: «Etre est plus important que faire. Etre à l’écoute, être présent».

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