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Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, Commission cantonale de la famille

Elles ont choisi d’accoucher « dans la douleur »


Lettre du jeudi 10 mai 2018 - Source: Echo Magazine



En Suisse romande, la plupart des femmes accouchent sous péridurale. Certaines, pourtant, refusent l’anesthésie et font une expérience extraordinaire. Elles racontent leur aventure. C’est une très ancienne malédiction, évoquée dans les premières lignes de la Genèse: «Dans la douleur tu enfanteras des fils», dit Yahvé à Eve, la mère de tous les hommes. Quelques millénaires plus tard, des femmes décident pourtant d’affronter cette épreuve alors même que la médecine permet de l’éviter. En Suisse romande aujourd’hui, les accouchements physiologiques ou «naturels », c’est-à-dire sans anesthésie ni autre intervention médicale, représentent moins de 10 % des naissances. D’où ma surprise, il y a quelques années, lorsqu’une amie m’a raconté que ses trois soeurs et ses quatre belles-soeurs avaient toutes accouché sans péridurale ni autre type d’anesthésie. Je me souviens avoir pensé: «Pourquoi souffrir si on peut accoucher sans douleur?».

Mon ignorance
Je n’ai plus réfléchi à ces questions jusqu’à l’année dernière, quand je suis tombée enceinte. A ce moment, j’ai mesuré l’étendue de mon ignorance. Je ne connaissais à peu près rien de mon anatomie ni de la grossesse ni du développement du foetus ni du rôle des hormones ni du déroulement de l’accouchement. Ma seule vision de l’accouchement était celle des films hollywoodiens: on perd les eaux, on se précipite à l’hôpital, on se tord de douleur et on accouche sur le dos entourée d’hommes en vert clair. Les cours de biologie suivis à l’école m’avaient beaucoup mieux informée sur la reproduction cellulaire, mitose, méiose et compagnie, que sur le déroulement de ma propre reproduction. A peu près à la même période, mon amie Alexandra, déjà maman d’un petit garçon et enceinte d’un deuxième, m’a soufflé: «Tu sais, ça vaut la peine de se préparer». Son premier accouchement avait été difficile: douze heures de contractions très douloureuses, une péridurale et un bébé sorti au forceps. «Avec la péridurale, je ne me sentais pas présente. Et les actes médicaux effectués m’ont laissée impuissante. Je me suis sentie dépossédée de mon accouchement.»

La douleur est un guide
Pour son deuxième enfant, Alexandra décide de tenter un accouchement aussi physiologique que possible. Elle s’assure les services d’une sage-femme spécialisée en hypnonatal, une méthode d’hypnose développée pour l’accouchement, et en sophrologie. Avec son aide, Alexandra apprend à respirer. Elle travaille sur des visualisations positives de l’accouchement et effectue un travail psychologique pour dépasser les angoisses laissées par sa première expérience. Elle lit beaucoup afin de comprendre ce qui se passe dans le corps, comment le bébé travaille sur le bassin et quels mouvements faire pour l’y aider. Enfin, elle réfléchit au sens de la douleur.

Etait-ce le résultat du hasard ou de sa préparation?
Le deuxième accouchement d’Alexandra s’est déroulé facilement. Le bébé est sorti 90 minutes après son arrivée à l’hôpital. «Lors du premier accouchement, j’avais souffert, analyse Alexandra. Lors du second, j’ai eu mal, mais je n’ai pas souffert malgré l’absence de péridurale. La douleur était localisée. Elle n’envahissait pas tout mon être. Je l’ai prise comme un guide me montrant où il fallait que je me détende. En acceptant la douleur et en détendant les zones douloureuses, je pouvais faire diminuer la douleur.» En décidant d’accoucher de leur fille Charlotte avec une sage-femme à la maison, chez eux à Blonay, Noémie et Jérôme ont eux aussi dû réfléchir à la douleur. Pour Noémie, la souffrance est liée à la peur: «On a peur de ce qu’on ne connaît pas. Une fois que j’ai compris le rôle et le fonctionnement  de la douleur, je n’en ai plus eu peur et j’ai réussi à faire confiance à mon corps. La douleur sert à provoquer des réactions dans le corps. Avec une péridurale, je n’aurais pas su quand pousser. La douleur a fait que Charlotte est née de façon exemplaire ». De son côté, pendant l’accouchement, Jérôme a été fasciné de voir Noémie se transformer: «La douleur l’a mise dans un autre état. Je pense qu’elle peut être quelque chose de bénéfique qui nous amène ailleurs, plus loin, à un autre niveau».

Dans nos sociétés, la question de la  douleur est centrale lors de l’accouchement. Souvent décrite comme la plus intense qui soit, elle effraie. Une part importante des techniques d’accouchement naturel consiste donc à apprendre à faire face à cette douleur et à ne plus en avoir peur. Car plus on a peur, plus on se tend, et plus on est tendue, plus les contractions font mal. Une fois la douleur maîtrisée, l’accouchement peut devenir une expérience jouissive. Si tout se passe bien, évidemment. La première fois qu’elle m’a raconté son accouchement, j’ai à peine reconnu Alexandra, habituellement plutôt réservée. «Je me suis sentie puissante!», s’est-elle exclamée. Plus tard, revenant sur l’expérience, elle explique s’être sentie très forte, active et présente. «J’ai senti que c’était moi qui mettais au monde mon enfant, pas les médecins. Et lors de l’expulsion, je ne ressentais plus de douleur, mais presque du plaisir. En outre,  j’ai immédiatement noué un lien très fort avec mon bébé alors que la première fois, cela avait pris plusieurs mois.»

Noémie exprime un sentiment similaire: «Cette expérience a renforcé la confiance que j’ai en mon corps et en moi-même. Je ressens aussi un immense élan de sympathie pour toutes les femmes qui ont des enfants, quelle que soit la façon dont elles les ont mis au monde: on l’a fait! Et ça m’a aussi rendue encore plus sceptique par rapport à la médecine traditionnelle », explique celle qui avait quand même déposé son dossier à la maternité de l’hôpital pour être admise rapidement en cas de problème. «Le problème de la médecine, c’est qu’elle considère que l’accouchement est problématique d’entrée de jeu. Or, la majorité des accouchements se passent bien.»

Signaux au vert
La médecine permet de sauver de nombreuses vies, tant de femmes que de bébés. Mais dans les cas où tous les signaux sont au vert, on peut questionner l’utilité de médicaliser l’accouchement. Même les milieux médicaux commencent à se poser cette question: plusieurs maisons de naissance non médicalisées ont ainsi vu le jour entre les murs des hôpitaux ces dernières années, comme à Aigle, à Payerne ou encore au CHUV à Lausanne. Il va sans dire que j’ai moi aussi décidé d’essayer d’accoucher physiologiquement. Et comme Noémie et Alexandra, j’ai eu la chance de pouvoir mettre mon enfant au monde sans intervention médicale.

Quelques mois après mon accouchement, j’ai discuté avec un jeune étudiant en médecine encore tout impressionné par les quelques semaines de stage qu’il avait effectuées dans une maternité. Au cours de la conversation, il m’a laissé entendre qu’à son avis, il valait mieux avoir des jumeaux: de cette façon, on avait deux enfants en n’ayant mal qu’une seule fois. C’est une opinion que je partageais autrefois. Plus maintenant. Pas tant parce que les naissances gémellaires sont statistiquement beaucoup plus à risque. Mais surtout parce que, quoi qu’en pense ce futur médecin, j’ai aimé accoucher. Je ne sais pas encore si je désire avoir d’autres enfants, mais si l’on me proposait d’accoucher à nouveau, je signerais tout de suite! Comme Noémie, comme Alexandra et comme beaucoup d’autres femmes, en accouchant je me suis sentie heureuse, forte, puissante et créatrice.

L’effet hôpital
«Avez-vous déjà entendu quelqu’un parler positivement de l’accouchement? Non? Vous n’êtes pas la seule. Un des secrets les mieux gardés de la culture nord-américaine, c’est que la naissance peut être pleine de joie et de force positive », s’exclame Ina May Gaskin dans son « Guide de la naissance naturelle ». Dès les années 1960, cette sage-femme américaine a l’intuition que les accouchements peuvent se passer autrement. De ce côté-ci de l’atlantique, elle est rejointe par le chirurgien obstétricien français Michel Odent. Tous deux sont considérés comme les pionniers de l’accouchement naturel. Leurs conseils se ressemblent: environnement chaleureux, lumière tamisée, calme, intimité, liberté de mouvement, accompagnement bienveillant,… l’hôpital, les examens médicaux réalisés par des inconnus ou encore le sentiment d’être un numéro produisent du stress chez la femme qui accouche, et donc de l’adrénaline. Or, l’adrénaline bloque la production d’ocytocine, hormone essentielle de l’accouchement, ce qui a tendance à rendre le travail plus difficile. Nous sommes des mammifères, constate Michel Odent: «tous les mammifères se cachent, s’isolent pour mettre au monde leur progéniture. Ils ont besoin d’intimité. Il en est de même pour les êtres humains»

Pas sur le dos
Si accoucher étendue sur le dos nous paraît aujourd’hui la norme, il s’agit d’une position relativement récente. Jusqu’au 19e siècle dans le monde occidental, et aujourd’hui encore dans d’autres régions du monde, l’accouchement se fait debout, accroupie, à quatre pattes ou encore assise, des positions verticales qui utilisent la gravitation, à l’avantage de la parturiente. La première mention d’un accouchement sur le dos remonte à 1663: à l’époque, Louis XIV obtient de sa maîtresse Louise de la Vallière qu’elle accouche dans cette position afin qu’il puisse observer la venue au monde de son enfant. Alors que pendant longtemps l’accouchement était une affaire de femmes, l’implication de plus en plus fréquente des médecins généralisa cette nouvelle pratique pour le confort non pas de la femme, mais du corps médical désirant l’ausculter ou utiliser le forceps. Le recours à différents types d’anesthésies acheva de normaliser la position couchée.

Un accompagnement professionnel
l’accouchement «naturel» comme on l’entend aujourd’hui est né dans les années 1970. Alors que certains courants féministes de l’époque considéraient la médecine comme l’alliée des femmes dans leur combat pour le droit de disposer de leur corps (par le biais de la pilule, par exemple), d’autres courants percevaient la médicalisation du corps des femmes comme un nouvel instrument de domination par les hommes qui formaient l’immense majorité des médecins, explique Chiara Quagliariello, une anthropologue spécialisée dans les questions de grossesse et d’enfantement. Elle distingue, dans une étude réalisée sur les usagères d’une maison de naissance italienne, deux raisons d’accoucher naturellement: le désir d’être actrice de sa maternité en refusant le contrôle exercé sur son corps par le personnel médical et des motivations plus écologistes, pour être en contact plus étroit avec la nature. Comme le montrent Alexandra et Noémie, accoucher naturellement ne consiste pas à laisser faire la nature. Etre actrice de son accouchement demande de la préparation, des connaissances sur le processus de la grossesse et de l’accouchement et un accompagnement professionnel, le plus souvent par une sage-femme. Or, cette préparation et l’accouchement qui s’ensuit, surtout s’il se passe bien, peuvent apporter beaucoup d’effets positifs: une meilleure connaissance de soi-même et de son corps, un sentiment de confiance en soi, de fierté et de puissance. «Voir Noémie accoucher m’a inspiré un immense respect pour elle et pour toutes les femmes», constate Jérôme. Un accouchement physiologique peut ainsi devenir une expérience forte lors de laquelle l’image de la femme faible inculquée par notre culture est mise à mal.

Aude Pidoux


Livre de la semaine


  • Viens, Émile, on rentre à la maison !


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