Bébés «connectés»: le revers de la médaille des moniteurs de sommeil

Lettre du mercredi 28 janvier 2026 - Source: Tribune de Genève
Cette semaine, nous mettons en avant un article de Aurélie Toninato publié le 18.01.26 dans la Tribune de Genève « Bébés «connectés»: le revers de la médaille des moniteurs de sommeil ».
Babyphones vidéo, matelas à capteurs, chaussettes connectées… ces objets « high-tech » censés rassurer les parents se multiplient. Mais une étude de l’UNIL révèle un paradoxe : plutôt que de calmer, ils peuvent accroître l’anxiété, imposer une vigilance permanente et modifier le lien direct avec le bébé. Devenus des symboles de « bonne parentalité », ces outils, malgré l’absence de preuve scientifique de leur efficacité contre la mort subite, peuvent générer stress, fausses alertes et sentiment d’insécurité. Une utilisation réfléchie est donc essentielle pour qu’ils soutiennent réellement les familles.
“Des babyphones avec caméra, des matelas équipés de capteurs censés alerter en cas d’arrêt respiratoire, des chaussettes mesurant l’oxygénation du nourrisson: les objets connectés destinés à surveiller les bébés se multiplient, promettant sécurité et réassurance. Chloé Michoud, docteure en psychologie de la santé à l’UNIL, et ses collègues ont analysé la manière dont ces technologies redéfinissent la parentalité, mettant en exergue des nouvelles normes de vigilance et parfois d’anxiété.
Pour leur étude, les chercheuses ont examiné des publications de mères sur un forum britannique très populaire, dans la rubrique dédiée aux moniteurs de sommeil. Elles ont notamment montré que des peurs sont souvent mentionnées par les personnes ayant recours à ces technologies. «La crainte du syndrome de mort subite du nourrisson revient très souvent. La technologie devient un outil de gestion du risque, un moyen de garder le contrôle et de «tout faire pour prévenir le pire», relève Chloé Michoud.
Entre sérénité, injonctions et «datafication»
Sur un autre forum, français, une femme justifie sa volonté d’acquérir un babyphone vidéo. «Ça peut paraître un gadget pour certains. Mais c’est mon premier enfant, je vais être seule, je me sentirai plus en confiance avec cette option-là.» Au sujet du matelas à capteurs, une internaute confie que son bébé ne veut dormir que sur le ventre et que ce système lui a permis d’être plus sereine. Une autre témoigne: «Je savais que tant que ça ne sonnait pas, tout allait bien. Sinon je n’aurais pas été capable de dormir au début.»
Ces dispositifs incarnent toutefois plus qu’une simple promesse de sérénité. «L’utilisation de moniteurs ne se limite pas à la tranquillité d’esprit: elle incarne aussi la gestion du risque», note la chercheuse. La surveillance n’est plus seulement pratique, elle devient une norme, un geste symbolique de responsabilité et de prévoyance, un moyen d’être une «bonne mère» qui met tout en place afin de faire face à l’incertitude.»
Sur le forum français, un couple confie ainsi: «On n’est pas portés sur ces technologies à la base, mais comme tout le monde nous faisait les gros yeux lorsqu’on laissait dormir bébé sur le ventre, on a fini par culpabiliser et mettre l’alarme.»
Plus largement, cette utilisation des technologies s’inscrit dans une tendance globale de «datafication» des corps, ajoute Chloé Michoud. «Nous mesurons en permanence nos performances et nos paramètres biologiques. Les appareils numériques sont devenus des produits de grande consommation qui encouragent les individus à surveiller leurs habitudes, souvent avec la promesse d’une meilleure santé. Cette logique s’étend à l’enfant.»
Ces appareils ont d’ailleurs fleuri sur les sites comme Galaxus, qui indique une augmentation de 21% des ventes de babyphones avec caméra en 2024, avec une hausse poursuivie l’an passé. Les matelas connectés, en revanche, constituent encore un marché «relativement de niche».
Fausses alarmes et anxiété
Ces dispositifs ne relèvent toutefois pas du champ médical, et ne figurent d’ailleurs pas dans les recommandations de la Société suisse de pédiatrie, comme le relève sa vice-présidente, la Dre Valérie Dénervaud. «Actuellement, aucune preuve scientifique n’atteste qu’ils permettent une diminution de la mort subite. En revanche, ils peuvent clairement engendrer une fausse réassurance chez certains parents ou, à l’inverse, être source d’anxiété sévère lors de mauvaises mesures.»
Et de développer: «Bien souvent, des soucis de connexion vont causer de fausses alarmes et engendrer une insécurité et une anxiété chez des parents déjà souvent en déficit de sommeil. Il faut avant tout privilégier la prévention afin de diminuer au maximum les risques de mort subite.» Soit éviter le tabagisme durant la grossesse et après la naissance, faire dormir le bébé dans son lit sur le dos sur un matelas ferme sans objets, oreiller, couette, et avec une gigoteuse, dans une pièce à 18-20 °C.
Sur les forums, certains parents évoquent le stress généré par ces outils censés les apaiser. Un papa confie en être «un peu esclave. C’est très stressant quand tu oublies de l’éteindre en enlevant bébé de son lit et que l’alarme sonne…» Mais un autre estime que «c’est pas cher payé pour se rassurer et avoir une protection supplémentaire».
Les chercheuses relèvent encore un effet pervers des babyphones vidéo, qui peuvent instaurer une surveillance quasi continue. «Une mère expliquait consulter l’écran même pendant des moments censés être relaxants, comme regarder la télévision avec son conjoint le soir.»
Autre paradoxe: ces technologies promettent un lien renforcé avec l’enfant, mais parfois au détriment du contact direct. «Une étude a montré que ces dispositifs modifient la gestuelle des parents: en présence d’outils mesurant la respiration, ils touchent moins leur enfant – mettent moins leur main sur le ventre du bébé afin de contrôler qu’il respire. Ils délèguent à la machine ce contrôle, la considérant plus «objective» que leur toucher.»
Au final, conclut Chloé Michoud, il ne s’agit pas de condamner ou de critiquer ces outils, «mais d’inviter à repenser leur utilisation pour qu’ils accompagnent réellement les parents et les enfants, plutôt que de leur imposer un standard de vigilance permanente».”
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