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Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, Commission cantonale de la famille

LES DIFFICULTES DES JEUNES A S’AUTONOMISER : FACTEURS SOCIAUX


Lettre du mercredi 31 août 2022 - Source: Avenir Familles



Entre la fin de l’adolescence et l’âge adulte, compris comme un état d’autonomie à la fois financière, affective, décisionnelle et identitaire, les individus font face à de nombreux changements dans leur vie. Certains scientifiques parlent d’une étape de vie distincte, qui s’étire entre 18 et 25 voire 30 ans, et qualifient « d’adultes émergents [1]» les jeunes de cette tranche d’âge. Les différentes étapes de l’autonomisation (départ du foyer familial, fin de la période de formation et début de la vie professionnelle, mise en couple, approfondissement des liens sociaux…) sont désormais floues et faites d’allers-retours. Au regard des différentes évolutions, l’âge adulte devient plus tardif à cause du prolongement de la phase de dépendance et du retardement de l’âge des responsabilités professionnelles et familiales.

Néanmoins, dans le contexte libéral suisse, la question de l’autonomisation des individus est cruciale. Elle signifie que chacun doit être capable de subvenir à ses propres besoins, remplir ses devoirs de citoyen et fonctionner indépendamment au sein de la société. L’intégration dans le monde professionnel est donc une des clefs fondamentales de cette autonomisation puisqu’elle permet à l’individu d’approfondir et de valoriser ses compétences, mais surtout d’avoir un revenu pour pouvoir ensuite accéder à un logement indépendant, fonder éventuellement une famille et cultiver des liens sociaux hors du contexte familial. En effet, devenir adulte, être autonome, se résume toujours davantage à être soi, c’est-à-dire à avoir la capacité de prendre ses propres décisions et de nouer des relations sociales choisies.

Différents facteurs sociaux défavorisant l’autonomisation des jeunes ont été identifiés par des professionnels travaillant avec des jeunes adultes connaissant des problèmes d’insertion au marché du travail ou d’autonomisation. Ils ont été réunis à trois reprises en 2022 à l’Université de Genève par l’Observatoire des familles[2] pour discuter des transitions à l’âge adulte. Ces facteurs sont liés principalement aux difficultés pratiques des jeunes à intégrer le marché du travail, mais aussi notamment à un manque d’intérêt pour la vie professionnelle, telle qu’elle se présente et à une forme d’angoisse vis-à-vis des défis que traversent notre société. Le présent article résume les différents obstacles relevés par les acteurs de terrain lors de ces rencontres[3].

Un monde professionnel pas assez inclusif

Pour devenir autonome et quitter le domicile parental – une étape importante de l’autonomisation – il est nécessaire d’avoir un revenu, que ce soit à travers des petits emplois pour les étudiants ou en suivant une formation professionnelle débouchant sur un métier. Les petits emplois, comme les stages, permettent aux jeunes de se confronter au monde du travail et de s’en faire une représentation plus précise.

Malheureusement, les deux se font rares et deviennent donc difficiles à trouver. La tendance actuelle des employeurs est de demander de nombreux diplômes lors des postulations même pour effectuer des tâches simples. Cet accroissement des exigences pénalise fortement les jeunes au parcours chaotique, qui n’ont pas ou peu de diplômes à faire valoir.

« A mon époque, c’était facile de trouver un petit job, mais maintenant c’est beaucoup plus compliqué. On dirait qu’on postule pour je ne sais pas quoi. Je trouve que la société actuelle n’est pas très accueillante. Il y a clairement des jeunes qui n’ont pas leur place dans la société active. » (Educatrice)

Pour pouvoir choisir une formation en connaissance de cause, les jeunes doivent avoir une idée des options possibles et des différents métiers. Pour cela, il faudrait multiplier les stages, ce qui n’est pas toujours possible étant donné le manque d’offres. Finalement, certains jeunes s’engagent dans une voie professionnelle dont ils se rendent compte par après qu’elle ne correspond pas à leurs attentes.

« Dans le monde professionnel, il y a moins de lieux qui prennent des stagiaires, mais pour pouvoir se représenter, on a besoin d’aller voir les choses, mais ce n’est pas possible pour ces jeunes. Il faut faire des choix, sans trop savoir ce que l’on choisit. J’ai pu voir là des difficultés. » (Psychologue)

Par ailleurs et une fois qu’ils ont choisi une voie, les jeunes se heurtent au nombre insuffisant de places d’apprentissage par rapport à la demande et doivent attendre parfois plusieurs années pour pouvoir débuter leur formation professionnelle. Etant donné ce manque de places d’apprentissage, les employeurs sont devenus plus sélectifs. Ils choisissent parfois, pour débuter des formations, des jeunes un peu plus âgés (environ 18 ans), donc plus matures et ceux qui sortent de l’école obligatoire restent quelques années sans trouver de place d’apprentissage.

« La concurrence qu’il y a et le peu de place qu’il y a par rapport à 30, 40 ans. C’est difficile pour les parents de comprendre pourquoi leur enfant n’arrive pas à trouver une place d’apprentissage, par exemple. Pourquoi il met 4 ans à trouver une place d’apprentissage et pourquoi est-ce que c’est tellement compliqué ? … Cette incompréhension est source de tensions, et du coup, les parents ont tendance à mettre la pression parce qu’ils ont envie que ça marche et puis, en fait, l’enfant n’arrive plus, parce qu’il a besoin qu’on lui fasse confiance. » (Responsable insertion professionnelle)

Alors qu’auparavant, il y avait une plus grande concordance entre l’entrée dans la vie professionnelle et l’âge de la majorité, les individus actuellement atteignent souvent les 18 ans, tout en entrant dans le marché de l’emploi quelques années plus tard. Ceci signifie que l’on peut se considérer adulte, tout en étant toujours en formation et en vivant sous le toit familial. Devenir adulte et entrer dans la vie professionnelle sont finalement devenues deux étapes distinctes.

Un certain désintérêt pour le monde professionnel et la carrière

Est-ce parce que le monde professionnel peine à les intégrer que les jeunes semblent s’en détourner et manifestent d’autres intérêts ou s’agit-il d’une tendance de fond ? Il est difficile de répondre à cette question, mais quoiqu’il en soit les acteurs de terrain interviewés remarquent que les individus de moins de trente ans ont des pôles d’intérêt divers et que le travail n’est régulièrement pas leur priorité. Faire carrière, s’enrichir n’est pas, dans la plupart des cas, leur objectif premier.

« Chez certains, en fait, ce n’est pas forcément la priorité, l’emploi. Nous, c’est important quand on est en collaboration justement avec nos participants de déjà de redéfinir : « est-ce qu’aujourd’hui l’emploi est ta priorité ? » et bien souvent – enfin pas bien souvent – mais on a régulièrement des cas où on voit que non, non, non, ce n’est clairement pas la priorité. » (Responsable insertion professionnelle)

De nombreux jeunes abordent la vie professionnelle de manière différente de la génération précédente. Ils ont intégré l’idée d’un monde fluide dans lequel ils peuvent multiplier les expériences plus ou moins brèves, recevoir un revenu fluctuant sans projet d’une carrière ascentionnelle. La sécurité d’une carrière toute tracée et le statut professionnel ne sont pas forcément des éléments recherchés par les jeunes.

« On peut avoir des enfants qui multiplient des jobs, qui sont des slasheurs/euses, qui ont 4 activités dont une sur le net, qui ont essayé un tout petit peu d’investir dans des crypto monnaies. Ça peut terrifier les parents. Personnellement, je connais des jeunes, qui ont effectivement 4 activités : prof de danse, une association et qui s’occupent de jeunes à CAP Loisirs… Voilà, il y a quelque chose de saisonnier, mais qui vivent très bien et qui ont construit aussi leur vie avec une possibilités de fluctuation des revenus, etc. Pour certains parents, ce n’est pas envisageable, c’est interprété comme une insécurité. » (Responsable formation professionnelle)

Les réseaux sociaux, qui touchent surtout les jeunes, offrent aussi de nombreuses distractions qui les détournent de leurs projets particulièrement de formation.

« Il y a un nombre de jeunes qui regardent Netflix toute la journée ou qui jouent aux jeux et qui oublient de venir aux rendez-vous. Ensuite, ils ne font pas ce qu’ils ont dit qu’ils allaient faire. C’est un peu tout un engrenage. » (Responsable insertion professionnelle).

D’autre part, les individus sont très influencés par les images diffusées sur les réseaux sociaux, qui leur envoient une vision faussée de la réalité. Dans les médias, sont montrées surtout des personnes jeunes, qui mènent une vie facile dans une certaine opulence. Les médias, mais aussi la société dans son ensemble, proposent l’image d’un bonheur facile, qui réside dans l’épanouissement personnel réalisé sans contraintes. L’effort, le travail, la persévérance ne sont plus des valeurs valorisées comme auparavant. Certains acteurs de terrain notent une démotivation des jeunes dès qu’il faut s’investir pour atteindre un objectif.

« Il y a une obligation à être heureux et à s’épanouir, qui est entendue comme ne pas devoir faire d’efforts ou ne pas devoir faire de choses désagréables, contraignantes, etc, qui finalement démotive beaucoup les jeunes et les stoppe souvent assez net devant des événements qui demanderaient aussi des efforts. » (Médecin).

Le décalage entre un monde réel, notamment professionnel, très exigeant et les images diffusées dans les médias et les réseaux sociaux perturbe la compréhension des exigences sociétales par les jeunes.

Des difficultés à se projeter dans l’avenir

Alors que la jeunesse devrait être une période de vie où de nombreux projets d’avenir s’élaborent, les moins de 30 ans expriment fréquemment leur désarroi de ne pas pouvoir se projeter dans un monde qui leur paraît en crise et sans futur à moins d’un changement rapide de politique dans lequel ils ne croient pas. La crise sanitaire de COVID, qui a interrompu ou perturbé de nombreuses formations, a ajouté un facteur d’anxiété dans un monde déjà marqué par la crise climatique.

« Je pense que le côté climatique joue aussi un rôle pour une partie des jeunes, qui ont l’impression de grandir dans un futur qui va aller de mal en pire. Ce qui a été différent pour les boomers qui allaient vers un futur où tout devait aller de mieux en mieux. D’évoluer dans quelque chose où on dit que ça va aller de mal en pire, c’est aussi une difficulté que j’ai pu constater chez certains jeunes. » (Psychologue).

Lors de ces rencontres organisées par l’Observatoire des familles, les professionnels travaillant avec les jeunes ont évoqué plusieurs pistes pour mieux intégrer les jeunes, comme mettre sur pied des préapprentissages afin de les familiariser avec certains métiers, stimuler les entreprises à offrir plus de places de stage, offrir une aide financière aux entreprises engageant des jeunes en premier emploi et organiser des stages au cycle d’orientation pour toutes les filières, par exemple. Ces propositions d’actions, ainsi que d’autres, seront reprises fin 2022 – début 2023 par le groupe de suivi des Assises, qui choisira une ou deux actions à concrétiser. Tous les participant.e.s aux Assises seront invité.e.s aux réunions.

Pour plus d’informations sur la recherche de l’Observatoire des familles sur les transitions à la vie adulte ou si vous voulez être informé.e des réunions du groupe de suivi des Assises vous pouvez écrire à l’adresse : marie-eve.zufferey@unige.ch

Marie-Eve Zufferey, Observatoire des Familles, le 29 août 2022

 

[1] Arnett, Jeffrey Jensen. (2015) Emerging Adulthood : the Winding Road from the Late Teens through the Twenties. Second edition. New York: Oxford University Press

[2]https://www.unige.ch/sciences-societe/socio/fr/recherche/observatoire-des-familles/

[3] La recherche de l’Observatoire des familles a été présentée le 7 juin lors des Assises des familles (https://www.avenirfamilles.ch/assises) et fera l’objet d’une publication dans la collection Sociograph (https://www.unige.ch/sciences-societe/socio/fr/publications/dernierespublications/).


Livre de la semaine


  • Devenir autonome Apprendre à se diriger soi-même


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